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Pourquoi la Nollywood Week à Paris est un must pou...

Pourquoi la Nollywood Week à Paris est un must pour les Diasporas.

Du 2 au 5 Juin, la semaine dernière, Paris a accueilli la 4e édition de la Nollywood Week, le festival du cinéma made in Nigéria. 4 jours au cours desquels les Nigérians mais de manière plus générale tous les Africains de la diaspora et les amateurs de cinéma ont pu découvrir une sélection des meilleures productions Nollywood de l’année écoulée, et assister à une projection en avant-première du très attendu dernier film de Kunle Afolayan «The C.E.O». Même si le festival a confirmé un succès grandissant au fil des années, de nombreuses voix parmi la communauté nigériane se sont élevées sur le Net, remettant en question la nécessité d’un tel événement célébrant le cinéma nigérian à Paris. Pêle-mêle ont pouvait ainsi lire qu’il s’agissait d’une idée absurde, relevant du complexe d’infériorité, certains allant même jusqu’à accuser les producteurs et acteurs ayant fait le déplacement de « self-hate », comprenez haine de soi parce qu’après tout, «Nous sommes des Nigérians, quel est le rapport entre Nollywood et la France? », et aussi parce que «Charité bien ordonnée commence par soi-même, organisons d’abord de tels festivals chez nous». En tant que Nigériane de la diaspora, permettez-moi d’être en désaccord. La Nollywood Week à Paris est plus qu’une nécessité, c’est un besoin et voici pourquoi.

Une partie du casting de "The CEO" de Kunle Afolayan, lors de la projection en ouverture de la Nollywood Week à Paris, le 2 juin 2016. Crédit : Okawa Média©.

Une partie du casting de « The CEO » de Kunle Afolayan, lors de la projection en ouverture de la Nollywood Week à Paris, le 2 juin 2016. Crédit : Okada Média©.

Je suis Nigériane. Certains objecterons le fait que je sois née en France. Et ma réponse serait que si je suis en effet née à Paris, mon éducation elle, est clairement, définitivement et indubitablement nigériane. La sauce Egusi accompagnée de semoule de manioc, les fameux beignets africains communément appelés pof pof et la bière « Stout » sont loin de m’être étrangers. L’importance accordée aux études en vue d’atteindre le Saint Graal manifesté sous la forme d’un diplôme en Droit, Finances ou encore Ingénierie est un refrain au rythme duquel mes frères, sœurs et moi-même avons du chanter bien souvent durant notre adolescence. Et quand les films Nollywood ont fait leur entrée en France au début des années 2000 grâce à Youtube, c’est tout un nouveau monde qui s’est ouvert à moi. Un folklore nigérian fait de juju (sorcellerie), malédictions génerationelles, de combats sans fin entre le Bien et le Mal … mais aussi d’histoires d’amour impossibles entre la jeune fille du village et le golden boy de famille royale rentré au pays après des années d’étude aux États-Unis… Autant d’histoires qui à mon humble avis n’avaient rien à envier aux Roméo et Juliette de Shakespeare ! Des récits et légendes racontés par mes parents qui finalement s’incarnaient devant mes yeux, ou devrais-je dire, devant l’écran de l’ordinateur familial Dell (nous sommes au début des années 2000 souvenez-vous, pas de Mac Book Pro à l’époque).

Ayant grandi dans un quartier essentiellement blanc, nous n’étions pas entourés par une forte communauté nigériane, à peine quelques amis de la famille dont les enfants étaient eux aussi nés en France. Avec les films Nollywood, je comprenais un peu mieux d’où je venais. Par ricochets, ces histoires m’ont aussi permis de comprendre ma mère. La force dont elle savait faire preuve dans les moments difficiles, son tempérament volcanique et sa mauvaise foi lors des disputes (les fans de Mama G savent définitivement de quoi je parles !), mais aussi l’amour profond dissimulé derrière la discipline, la fermeté, et la pudeur. J’ai appris mes premiers mots de pidgin grâce à Nollywood. «How you dey ? »,« Say Wettin?»,« Oya », autant d’expressions devenus récurrentes entre ma petite soeur et moi, les mots roulant à travers nos langues et nos dents alors que nous savourions cette ré-appropriation culturelle.

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Beaucoup d’eau a coulé sous les ponts depuis cette époque bénie. L’industrie Nollywood a évolué, de même que son public. Là où ils étaient autrefois produits par des Nigérians pour des Nigérians, les films nigérians sont maintenant consommés par une diaspora africaine faisant délibérément fi des frontières nationales, culturelles ou linguistiques. Des pays comme le Ghana, le Kenya, mais aussi et surtout des nations francophones comme le Cameroun, le Congo, la Côte-d’Ivoire … autant de pays dont les diasporas sont prédominantes en France, et très friandes de cinéma nigérian. En cas de doute il suffit de vérifier les chiffres, ils ne mentent pas : cette année, le Festival a enregistré 2500 entrées, malgré un environnement économique très difficile (les  grèves qui paralysent le pays depuis 3 semaines déjà), et les conditions météorologiques dramatiques notamment les inondations.

Un autre exemple de l’intérêt grandissant pour Nollywood en France, est le lancement en 2012 de Nollywood TV France, une chaîne du câble entièrement dédiée aux fictions nigérianes, traduites et doublées en français. De 2000 durant l’année de lancement, la chaîne compte aujourd’hui plus de 165.000 abonnés en 2014, un chiffre en constante progression. En décembre l’année dernière, Iroko TV et Canal + ont annoncé un nouveau partenariat dont l’objectif est d’étendre la diffusion du meilleur de Nollywood à un public francophone. Le service disponible sur Android permettra aux abonnés de télécharger sur leurs téléphones du contenu Nollywood doublé en français. Le lancement en Afrique francophone, avec ses 250 millions d’habitants répartis sur 23 pays, est une véritable manne commerciale pour Iroko TV qui explique que  «les opportunités offertes par l’Afrique francophone ne peuvent être négligées».

Les locaux d'Iroko Tv à Lagos, Nigéria.

Les locaux d’Iroko Tv à Lagos, Nigéria.

Le succès de Nollywood auprès d’un public et d’une diaspora francophone s’explique de plusieurs façons. Pour les immigrés de la première ou deuxième génération, c’est avant tout la nostalgie du pays et des «embrouilles» de la vie sociale africaine qui séduit : « Moi quand je vois les scènes de dispute à répétition ou les histoires d’adultère qui mobilisent toute une famille, ça me parle vraiment ! Ca colle à une certaine réalité qu’on n’a pas pu recréer ici » confie Pierre, un franco-camerounais né à Yaoundé. Plus étonnant, l’enthousiasme de ceux qui, nés en France, ne connaissent pas ou que très peu l’Afrique. Honorine, jeune femme d’origine gabonaise, y puise « des repères culturels [qu’elle] n’a jamais trouvé dans les films français, même à destination d’un public africain. Quelque part, j’en apprend plus sur la vie sociale d’une famille africaine que ce qu’ont pu m’en dire mes parents en France. Et puis , les histoires sont tellement drôles ! ». Et c’est bien là que réside la force de Nollywood. Car si les films sont produits dans un même pays, le fond parle à tous et notamment à Pierre : « Franchement, même si on sait que c’est tourné au Nigéria, ça se rapproche quand même vachement des ambiances du pays ». Le phénomène s’installe progressivement en France et a indéniablement vocation à s’accentuer. Le public ressent aujourd’hui plus que jamais le besoin de se reconnaître et de s’identifier à des histoires. À l’âge d’Internet où chacun est en mesure d’exercer une influence sur le contenu qu’il consomme, les diasporas veulent et peuvent aller plus loin que les traditionnels films américains. Il y a comme un ras le bol du tout Hollywood, et le besoin d’aller vers des personnages qui nous ressemblent plus !

Paris est incontournable quand on parle de cinéma. La Ville des Lumières. Une plate-forme culturelle mondiale, très portée sur tous les cinémas qu’il s’agisse de films venus d’Asie, d’Amérique latine… Le Nigéria est le plus gros producteur de cinéma en termes de quantité, juste après Bollywood et avant Hollywood. Pourquoi une industrie de cette importance ne serait-elle pas représentée en France ? Pourquoi plutôt que de nous plaindre, ne nous réjouirions nous pas du fait que le Nigéria est lentement mais sûrement en train d’inscrire son empreinte sur l’échiquier mondial ? La scène artistique nigériane est l’une des plus créative, dynamique, et progressiste en Afrique et dans le monde. Pourtant, que connait-on de l’art nigérian dans les pays francophones ? En Europe ? En tant que journaliste ici à Paris, je peux vous assurer que bien trop souvent, lorsque le Nigéria est mentionné dans les médias, Boko Haram ou les Super Eagles ne sont jamais bien loin. Pourtant, nous avons tellement plus à offrir que le terrorisme et le football!

Crédit : Okada Média ©.

Crédit : Okada Média ©.

La Nollywood Week à Paris, c’est un peu la somme de tout cela. Un rendez-vous pour les amateurs de cinéma nigérian dans toute l’Europe, (c’est le seul festival européen dédié aux films nigérians), et il n’est pas rare de voir des visiteurs faire le déplacement depuis Londres ou la Belgique pour y assister. La Nollywood Week à Paris offre au public français une occasion unique de rencontrer les acteurs et réalisateurs qui façonnent le nouveau visage du cinéma nigérian. La Nollywood Week à Paris, c’est le chaînon manquant entre les professionnels de l’industrie cinématographique nigériane et leurs homologues francophones. Un moment d’échange où partenariats et collaborations se forgent. «The CEO», de Kunle Afolayan et son casting panafricain composé de la chanteuse Béninoise Angelique Kidjo, d’acteurs venus du Kenya, de la Côte-d’Ivoire et même de l’acteur haïtien Jimmy Jean-Louis, révélé au monde entier après son rôle dans «Heroes », est la preuve que le genre Nollywood ne peut plus se cantonner à un public purement nigérian, mais a aujourd’hui vocation a s’ouvrir à tous les Africains, y compris ceux des Diasporas.


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